POÉSIES

Avant de s’investir pleinement dans la sculpture, Marie-Josée Leroux a passé de nombreuses nuits à écrire de la poésie. L’ensemble de ses poèmes ont été regroupés sous forme de recueil intitulé Transmutation. Celui-ci a été publié en 2012.
En compagnie du compositeur Didier Chasteau, elle a enregistré certains de ses poèmes dont en voici quelques-uns :
1. Pour tous ces je t’aime
Écoutez :
Pour tous ces je t’aime doux que le vent caresse
Qui, subtils et rieurs, se glissent dans nos songes
Pour ces je t’aime fougueux ou en détresse
Et ces je t’aime faux qui cachent des mensonges
Pour ces je t’aime lourds que les années enlisent
Et ces je t’aime habitués comme on boit un café
Pour ces je t’aime du printemps qui nous font la bise
Et ces je t’aime dans les coins, pressés de se cacher
Pour tous ces je t’aime perçants comme des poignards
Et ces je t’aime cruels qui s’enfoncent comme un dard
Pour ces je t’aime perdus qui errent sur le trottoir
Et ces je t’aime ravagés qui ont perdu l’espoir
Pour ces je t’aime déchirés qui pleurent des années
Et ces je t’aime à jamais qui meurent le jour venu
Pour ces je t’aime en souliers et en petite tenue
Et ces autres à la lune devant l’éternité
Pour ces je t’aime arrosés d’une folle luxure
Et ceux transportés jusque dans les planètes
Pour ces je t’aime d’automne sous les couvertures
Et ceux du téléphone que la distance inquiète
Pour ces je t’aime en Mercedes, quêtant le grand confort
Et ces autres du plus faible, malhabiles et timides
Pour ces je t’aime en cavale le temps d’un réconfort
Et ceux qui, gratuits, partent les mains vides
Et pour tous mes je t’aime qui portent toutes ces couleurs
De la nuit au midi, ils me bercent le coeur
Parfois faits de tourment, parfois pleins de tendresse
Parfois très insouciants et parfois en détresse
Ces je t’aime soumis, ces je t’aime en instance
Ces je t’aime devant la mort ou la naissance
Ces je t’aime murmurés que j’ose à peine dire
Et ceux endimanchés qui te font surtout rire
Ces je t’aime à l’envers qui ont pris les armes
Ces je t’aime de désirs qui dansent dans nos corps
Ces je t’aime incertains et parfois en vacarme
Ces je t’aime vérité, ces je t’aime qui ont tort
Pour tous ces je t’aime que je porte en mon être
Comme des milliers d’étoiles qui ne cessent de naître
Ces je t’aime, c’est moi, rien de plus, rien de moins
Ces je t’aime c’est toi, les enfants, le voisin
Ces je t’aime, c’est nous tous qui tentons de survivre
2. Berce-moi
Chante-moi en mineur des plaintes langoureuses
Que je mixe à l’humeur de ma brume ténébreuse
L’aveu de mes pleurs et douleurs caverneuses
Et qu’elle suinte la rumeur de mes aubes amoureuses
Berce-moi de la plainte des marins exilés
Raconte-moi encore l’angoisse de l’étranger
Parle-moi de la peine de ceux qui ont aimé
Et redis-moi la veine que tu as de m’aimer
Cette quête du bonheur, elle est d’intensité
Et je tuerai les heures où je n’ai pas vibré
Tant je voudrais palper la véracité
De ces élans du coeur qu’a mon humanité
Parle-moi des erreurs commises par mes frères
Redis-moi encore que nous sommes de poussières
Parle-moi de la mort qui marche à nos côtés
Et du triste sort qui nous est réservé
Et je saurai alors qu’il est riche de rêver
Que mon plus grand trésor est celui de t’aimer
Toujours je chercherai bien plus loin que l’été
Les immenses châteaux forts de mon éternité
Toujours je tanguerai vers des ports inconnus
Afin que j’en apprenne chaque jour un peu plus
Toujours je tenterai de nouvelles avenues
Et quand je mourrai, au moins j’aurai vécu
Chante-moi encore les plaintes langoureuses
Qui rappellent notre sort et nos heures malheureuses
Et je narguerai la mort par un excès de vie
Tant je veux qu’elle ait tort, je toucherai l’infini
3. Beethoven
Il est tard dans la nuit, quelque part près d’ici
Beethoven écrit sur un papier jauni
La flamme de sa chandelle consume une cire d’abeille
Et parfume ce lieu clos semblable à un tombeau
Penché sur le piano, la voûte de son dos
Exhibe des souffrances dont il nie l’importance
Il porte un mal sot, pour lui le pire des maux
Un violent escroc, un voleur d’idéaux
Comment peut-il, lui, le maestro
Prétendre de sa musique et s’asseoir au piano
S’il n’y a plus d’acoustique au fond de son oreille
Plus aucune harmonique résonnant au réveil?
Comment peut-il, lui, l’être humain
Exprimer sa fébrile quête du divin
S’il n’a plus d’écoute pour comprendre les siens
S’il n’y a que le doute qui vacille sur ses mains?
Pourquoi doit-il se battre contre son destin?
Lui qui rêvait sa route parfumée de jasmin
Celle, sans nul doute où l’oeuvre d’un musicien
Est le précieux levain qu’on ajoute à son pain
Et sa tendre bien-aimée dormirait près de lui
S’il n’avait pas été affligé de dépit
Quand s’est imposée la perte de son ouïe
Quand la fatalité a craché sur sa vie
Ah! Lourde condition que son humanité
Sa sourde audition et toute sa pauvreté!
Avec quelle prétention peut-il amalgamer
Dans l’humain, le divin et la liberté?
Traduire, et comment toutes ses hautes visions
Ce pouvoir qu’il sent jaillir dans les sons?
Cet appel si puissant que nuance sa douleur
Et ses notes sont de sang, de chair et de sueur
Et malgré ces tourments qui l’accablent et le leurrent
Malgré ce mal dément qui lui fait déshonneur
Malgré l’incompréhension de sa génération
À l’égard de ses oeuvres et ses compositions
Sans compromis s’imposer créateur
Et d’une symphonie esquisser son bonheur
Il est tard dans la nuit quelque part près de moi
Beethoven écrit son hymne à la joie
4. Mystère
Il est dur de cerner l’homme et son mystère
Encore plus dur de savoir quel est son ministère
Il marche comme un boiteux à travers les ères
Il se voudrait de dieu alors que la poussière
Ternit tous ses voeux et fait de lui un gueux
Un pauvre et un quêteux étoffé de misère
Que le hasard absurde, vilainement astucieux
Pour mieux se rire de lui, a traîné sur la terre
Et faut-il ainsi qu’il pleure sur son sort
Et qu’il se croît puni d’un quelconque pêché
Pour se consoler que la mort soit en tort
Et que d’être banni, il sera pardonné?
Et de tant d’ironie, tant de fatalité
Pourquoi encore en lui, la notion d’infini
Le harcelle la nuit et exige de lui
De tenter de cerner, d’expliquer ce qui fuit?
Est-ce donc pour ne pas mourir dans l’oubli?
Est-ce donc qu’il y a un peut-être à sa vie
Une clé à la cage, un espoir au naufrage
L’amnistie d’un dilemme, quelque part un rivage?
5. Soleil éternel
Oh Soleil éternel! Suis-je ta bien-aimée?
Boirai-je l’hydromel de ton feu sacré?
Serai-je un jour celle qui à tes côtés
Célèbre l’immortel et danse l’éternité?
Jusqu’à toi j’élèverai ma coupe de cristal
Je l’aurai façonnée à même mes entrailles
En elle, je déposerai une rosée vespérale
Récoltée tant d’années en cherchant ton bercail
Longtemps j’aurai marché, trop souvent fait escale
Amarrée à des corps sur les ports du temps
Cherchant le réconfort à ce langoureux mal
De celle qui a l’or, mais le coeur mendiant
Et dans les sables mouvants de la densité
Alors que mon abîme et son obscurité
Auront dessiné d’ombre ma réalité
Et que le fouet des années m’aura tant fait plié
Toujours en m’éprouvant tu m’auras demandé
De revenir vers toi et de restructurer
Un à un les endroits qui me mènent vers toi
De l’arbre à la montagne, aux vastes sous-bois
Du château à la tour, du port à la cité
Refaire tout le parcours pour te retrouver
Bravant les noirs vautours et leurs ailes d’acier
Puisque depuis toujours, nous étions fiancés
6. Mon Vagabond
Je sais déjà que tu pars quand tu viens à moi
Que la nuit est froide quand j’ai chaud dans tes bras
Je sais que mon amour est une peine à venir
Et pourquoi t’aimer tant, tu ne fais que partir?
Vagabond amoureux, comment te retenir?
Juste de passage, dois-je me redire!
Garder la porte fermée, j’ai bien essayé
Mais ton âme est sauvage et m’a ensorcelée
Toi, mon frémissant cheval indomptable
Toutes les rivières me rappellent ton nom
Sur mon oreille furtive résonnent tes syllabes
Et je reste captive à tes folles chansons
Viens encore jusqu’à moi, mon ami, mon amant
Mets tes mains sur ma peau ne serait-ce qu’un moment
Je t’aimerai toujours, une minute, un instant
Mon vagabond d’amour qui court et qui me ment
7. Ton Parfum
Flottent encore près de moi, tes odeurs, ton parfum
Même si depuis longtemps notre amour défunt
A éloigné de moi la mémoire enivrante
De tes baisers fougueux sur ma peau haletante
J’ai tes profondes morsures sur mon corps tatouées
Et l’ivresse de mon ventre quand ton souffle exalté
S’approchait en puissance de ma suave nichée
Et mourrait d’impatience aux portes de ma cité
Ne connaît plus de jours ni de nuits enflammés
Et j’ai beau tenter vainement de me soûler
Je ne saurais comment recréer ces étés
Où nous étions tous deux, l’un de l’autre envoûtés
Je t’offrirais encore toutes mes courbes et mes mers
Comme de vastes territoires où tu laisserais paître
Tes bêtes de terroir, tes écumes, tes peut-être
Et tous ces monstres étranges qui peuplent tes univers
Je deviendrais ce jazz qui hante tes désirs
Je serais de ces cuivres la plainte langoureuse
Qui traîne ses yeux ivres et ses larmes strip-teaseuses
A l’antre du navire où naissent tes plaisirs
8. Mon Univers Sacré
Toi, mon Mars marin, mon univers sacré
Je t’invite à danser mon entière lumière.
Abandonne-toi à moi, aux musiques éphémères
À la douce sorcellerie de nos corps enlacés.
Laisse-moi déployer mes mers innombrables.
Reçois mes coups de coeur à ton désir appelé.
Étends-toi sur mon ventre et je t’engouffrerai
Dans mes marées sucrées, de joyaux et de sable.
Goûte le lait mielleux de ma lourde abondance
Et laisse-toi rêver sur mes vagues plaintives.
Périlleuse tempête de nos âmes captives
Jette-toi à ma chair, ma terre et mon essence.
Et ouvre les soupapes de nos voeux assiégés!
Vente sur mon âme, toi mon privilège.
Fais de moi ta femme, ta rive et ton piège.
Éclabousse sur moi tes plus belles pensées!
Toi, mon Mars marin, mon univers sacré!
9. Me recevrez-vous?
Oui, si encore jeune et belle vous me tendez la main
C’est d’être pucelle qui vous rend insistant
Mais quand le temps comme un vilain larcin
Aura fait son butin de ma peau et mes dents
M’aimerez-vous autant ou dans un plus jeune lit
Irez-vous de plein gré assouvir vos envies?
Quelle est cette ancre de l’âge qui nous rend si communs
Etayant au passage sa poussière d’embrun?
Me recevrez-vous encore quand je serai démunie
Que les ruines de mon corps auront déjà terni
Des matins, l’aurore, et auront dégarni
De tous mes riches trésors, les plus précieux outils?
Voyez-vous que je suis au-delà du paraître?
Sentez-vous mon feu soudainement apparaître
Et instiller mes yeux d’un éclat souterrain
Qui épouse les dieux et leurs mondes incertains?
Savez-vous que je porte des abîmes sans fin
Où pullulent une cohorte de loups et de marins
Qu’à la lune bien ronde ces mondes utérins
Font siffler des serpents aux meurtriers venin?
Que savez-vous des ténèbres qui me hantent?
Aurez-vous les vertèbres suffisamment puissantes
Pour affronter de concert, mes sirènes qui chantent
Et leurs bouches de vipères pourtant si attrayantes?
Voyez-vous mon ami, plus je marche dans la vie
Plus je sais aussi que vos tendres envies
Ne sauraient supporter si criante vérité
Et vous mourriez d’horreur devant l’intimité
Sauriez-vous assumer la responsabilité
De plonger dans ma nuit et oser confronter
Les monstres qui parmi d’obscures nuées
De rouges fourmis et de noires araignées
Vagissent et pétrissent dans la boue, le fumier
Comme des forgerons le métal liquéfié
D’où jaillira l’or de mon éternité
Mon oeuvre rouge, complétée, révélée
Et c’est dans ces ténèbres que je trouve ma lumière
Des aveux bien funèbres pour votre caractère
Mais quand on sait l’algèbre de l’alchimique chair
On traverse le célèbre passage aux enfers
Parce qu’il est la seule voie qui ouvre l’horizon
Vers une totale et pleine réalisation
Et c’est dans les fondements et la putréfaction
Que germent tous les vents de la création
Oh! Comme je vous vois maintenant qui fuyez!
Partez, encore une fois osez vous éloigner!
A une autre dame exhibez vos élans
Vous ne sauriez que faire de mes aveux troublants
Oui, je suis aventurière et je porte l’épée
En terrible guerrière j’affronte l’épopée
De la fin d’une ère où il faut assumer
Le cortège de l’ombre pour le confronter
Osez réveiller les dragons qui sommeillent
Dans les sombres donjons de vos caves nocturnes
Allez boire à la source qui au fond ruisselle
De sa bénédiction, remplissez-en vos urnes
Reconnaissez votre être, assumez votre présence
S’ouvrir à la conscience exige la démence
De porter tout le poids, toute la puissance
Et le potentiel d’un dieu en émergence
Mais il naît dans la boue, le chaos et l’informe
Pour se tenir debout et prendre forme
Il lui faut avant tout oser s’initier
À la noire densité de son obscurité
10. Mes fausses notes
Acceptez mes fausses notes, elles sont mes ouvertures
Sur ces mystiques légendes que connaît bien l’azur
Et mon diapason comme une clé perdure
À me donner le ré avec plus d’envergure
Acceptez mes fausses notes, elles appellent l’horizon
À m’offrir en parcelle de nouvelles saisons
Elles semblent dans l’erreur, mais elles sont d’avenir
Tant elles boudent les heures, que de faits les chavirent
Acceptez mes fausses notes, par elles ma prière
Quémande de chevaucher de l’espace la poussière
Et parcourir un sentier rarement emprunté
Mais qui mène, je ne sais, à d’autres réalités
Pardonnez mes fausses notes, aujourd’hui qui déplaisent
Elles sont mes délinquances et permettent à ma thèse
D’affirmer sa portance du bémol au dièse
Et d’oser les fréquences de ma propre antithèse
Assumez mes fausses notes que l’on pointe du doigt
Car elles prendront demain un nouvel apparat
Et l’ouïe du magicien saura qui s’y décèle
Un empire souverain dans un monde parallèle
Recevez mes fausses notes, elles sont tout mon espoir
De tanguer vers demain ma quête de savoir
Et il est bien certain que je trouve dans le quart
Le possible chemin l’autre côté du miroir
Alice savait bien comment jouer des notes
Comme Ali-baba a su ouvrir la porte
Il suffit de saisir quelle fréquence a la note
Et d’en éclaircir d’un huitième la cote
11. Mon Lucifer
Toi mon violoniste, ma fugue, mon Lucifer
Tu es le diable même incarnant la lumière
Et si tu m’ensorcelles de ton archet puissant
Sur la musique belle qui jaillit de ton sang
C’est que des démons fous dansent joyeusement
Comme mille feux follets sur un buisson-ardent
Ils naissent sous ta peau et font de toi un roi
Dont les rouges oripeaux trahissent ton éclat
Tu es né, mon gitan, divin et bouleversant
Tu es né, toi le grand, l’immense, le puissant
Si plusieurs te jalousent, c’est que tu as saisi
Cette loi qui épouse les effluves de la vie
Que danse de ton archet, cette magie, ce secret
Ce savoir véhément qui s’impose puissamment
Et soit le verbe fièvre qui ose et qui reprend
Ce qui brûle de la grève et du feu des gitans
Car on entendra jaillir de tes doigts longs
Une folie, une passion qui n’aura pas de nom
Et les foules s’entasseront, envoûtées par les sons
Qui de ton violon follement émergeront
Moi je plongerai comme fée aux enfers
Et j’affronterai tes fables, tes univers
Qu’ils soient de feux, de flammes, de fougue ou de prières
Qu’ils soient de hautes montagnes, de vallons, de rivières
Je les cavalerai tous et je me tiendrai fière
Car je serai ta reine, ta puissante cavalière
Je regarderai l’ombre qui vit dans ta lumière
Et depuis sa pénombre comme un livre ouvert
Je verrai nos deux sangs se mêler d’or poussière
Et des fils d’argent vibrer sur nos lumières
Afin que dans longtemps on eut dit d’un temps
Qu’ils étaient des gitans et devinrent des amants
12. Mon Ulysse
À mon Ulysse des Harmonies
Voyageur du son et de la mélodie
Quêtant le Graal où lumière est musique
En des lieux suspendus de l’espace galactique
Entends ta Pénélope qui tisse des étoiles
Et brode les fils des aurores boréales
Chanter pour toi un amour si profond
Qu’il résonne même au-delà de Pluton
Écoute ses appels parcourant l’horizon
Comme autant d’hirondelles célébrant la moisson
Entends la voix de celle qui brûle d’une passion
Et d’un amour miel pour son bel Apollon
Entends, cher Ulysse, ta belle qui te réclame
Pour autant que tu puisses saisir en ton âme
Que de tous les voyages qu’il t’est possible de faire
Celui sur son rivage contient tout l’univers
13. Ma blanche colombe
Toi ma blanche colombe qui fleurit dans mon flanc
Comme un ange qui tombe bien trop pur et trop blanc
Sur ma falaise abrupte, sur mon corps continent
Te voilà qui culbutes, je n’ai pas eu le temps
Toi mon flocon de neige, toi mon petit soleil
J’entends de tes arpèges résonner dans le ciel
Pour glisser sur ma rive, tu as joué de ma lyre
Te voilà qui arrives, mais je ne t’ai pas vu venir
Toi le printemps demain, moi je suis à l’automne
Et mon homme incertain, je le vois qui frissonne
Le monde est bien malin, on prend, on ne donne rien
On n’assume pas la main, on n’ose pas le chemin
Tu n’auras pas de père pour t’ouvrir ses deux bras
Mon petit corps de chair qui veut grandir en moi
Allez retourne-toi, et rentre donc chez toi
Tu ne vois pas qu’ici bas, on lutte et on se bat
Toi mon être en puissance, dans un grain de semence
Que de nos délinquances, j’empêche à l’existence
Tu reviendras un jour, tu reviendras, dis-moi
Promets-moi que l’amour un jour nous saluera
14.Vieillir
Je les regrette tous ceux à qui j’ai dit non
Alors que ma beauté flétrie par les années
N’a plus l’éclat d’antan ni la douce saison
Au point où je voudrais de moi-même m’exiler
Quitter mon propre pays comme un déserteur
Tant je souffre de vieillir, le pire des malheurs!
Les marques et les plis en malins saboteurs
Ravagent d’ennuis et de rides mon coeur.
J’abdique tant je suis lasse, me voilà ternie!
À d’autres ma place! Quelle humaine condition
Nous invente l’orgueil de vaincre les saisons
Alors que c’est sur l’écueil que flanchent nos illusions!
Mais aller encore plus loin malgré mon amertume
Voici de Michel-Ange un poème de brume
Celui qui a chanté la beauté de l’humain
Pleure de réaliser la parjure du destin
Plissant comme une pomme, pourrissant sous la voûte
De la chapelle Sixtine où il s’est saigné l’âme
Crochu, ridé, voûté, il navigue dans le doute
Alors que de sa main, tout de l’homme et la femme
Paraissent bien plus divins que le plus grand des dieux
Aller au bout de soi, sans se soucier des lois
Qui font de nous plus sots que les fous du roi
Des amants envieux, des avares quêteux
Cherchant toujours là-bas ce qu’ils n’ont pas ici
Tant le vide est rempli de ce besoin ultime
De taire à tout prix ce qui pleure et qui crie
D’être en soi si petit et d’en porter l’abîme
15. Débâcle
Je ne sais de l’été que les rêves racontés
dans le murmure inaudible de mes pères coupables
J’arrive du trépas d’un silence tout blanc
Mes ancêtres avaient froid
jusque dans l’ossature
Et je ne sais du printemps
que la débâcle des eaux
Rien de plus
La terre va fendre dans les pousses à venir
Sommes-nous de naissance
ou de meurtrissures
C’est que j’entends
déjà les gémissements
d’une femme en travail
Et le sang de l’homme vagit de mon pays
Serait-ce là le signe d’une délivrance?

